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PROJET 52 - 2021
Un autoportrait par semaine durant 1 an.
(5e année)

Le projet 52 est une performance photographique. C’est à l’heure actuelle 260 photos, du 1er janvier 2017 au 1er janvier 2022, un projet que je poursuis encore l’an prochain.
Ces légendes sont écrites avec le recul de l’année car la semaine 1 à presque un an aujourd’hui. Je ne pourrais être tout à fait honnête avec vous, beaucoup de ces photos avaient des destinataires ou des raisons pour lesquelles je ne peux être transparente, en tout cas je fais le choix conscient de ne pas l'être pour protéger les personnes et surtout me protéger concernant l'ensemble de mes activités. Néanmoins elles sont écrites avec le cœur.

Je vous y joins également des extraits que j’ai écrit pour accompagner les photos lorsqu’elles ont été publiées sur les réseaux et associées à un écrit particulier.
Si vous souhaitez récompenser ce projet, soutenir mes travaux, m’aider à être libre, à créer sans barrière, vous pouvez me soutenir sur Patreon à partir de 1 € par mois sans engagement en bénéficiant des séries complètes, des textes explicatifs tout au long de l’année, des nouveautés 2022 que j’annoncerai ces prochains jours, et à partir de 10 € par mois, des séries de nu sans censure. 
https://www.patreon.com/helenerock

Je vous remercie pour votre attention, vos charmants retours, vos mots d'amour et de soutien tout au long de l'année et vous souhaite une agréable lecture. 

***

Nous sommes le 12 décembre, habituellement je commence ces légendes bien plus tôt dans l’année. Le travail est considérable et l’est d’autant plus cette année. Reprendre chacune de ces photos m’est  douloureux et j’ai hésité longtemps avant d’entreprendre ce travail qui me semble remuer une dizaine de couteaux aiguisés dans une plaie encore béante, celle d’une année qui m'a semblé terrible à bien des égards.
Mais je sais aussi que ce travail d’introspection est salutaire, que vous êtes nombreux à attendre ces légendes et qu’elles font partie de la performance du projet 52 depuis 5 ans maintenant.
Je n’arrive pas à croire que cela fasse déjà 5 ans que semaine après semaine je sillonne la France et mes sentiments les plus intimes pour capturer mon essence.


 

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SEMAINE 1

Nous sommes le 2 janvier, un projet 52 s’achève, un nouveau projet renaît, comme le cycle de la vie. Il a neigé sur le Ventoux, le vent souffle par rafale, le temps est glacial, je rejoins la Tête des Mines. Comme à plusieurs reprises cette année, je serai accompagnée de mon fils qui fête ses 8 ans le lendemain. J’ai confiance en l’année et en regardant mon visage, je me vois plus jeune de plusieurs années par rapport à aujourd’hui. Les prises de vues sont difficiles, le vent déstabilise l’appareil et je commence déjà à prendre goût à ce lâcher prise face au froid que j’expérimenterai plusieurs fois encore et dans lequel je testerai mes limites intimes cette année.

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SEMAINE 2

Une semaine plus tard, la neige tient toujours, elle est totalement gelée, le vent est toujours mordant. Qu’y a-t-il de plus mordant qu’un mistral de janvier sur les pentes du mont Ventoux ? Maintenant je sais. Je peine à faire des photos satisfaisantes ce jour-là, je me souviens d’être fatiguée et suis surprise que ce soit celle-ci qui retienne mon attention. Les boucles d’oreille de Nautilus et Scarabée reprennent la teinte de mes cheveux, mes yeux bandés comme un avertissement, la neige solaire comme un écrin. 

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SEMAINE 3

J’aime cet endroit perdu quelque part derrière Malaucène. Ce matin-là il est très tôt, le sol est entièrement givré, le soleil qui se lève fait briller de mille feux la glace qui craque sous mes pieds. Je joue avec mon souffle, je tourne sur moi-même, je sens battre mon coeur très fort par ce froid qui une fois encore met mes sens à rude épreuve. Tout est une question d’équilibre, apparence fragile, lumière, teintes rosées du soleil, emprise bleue du froid. 


« À l'aube les consciences s'éveillent, le monde des possibles retourne à sa virginité. Libres de nos peurs les plus profondes, las, barrières, angoisses, schémas obscurs. L'aube lave nos tourments et nos cauchemars anciens. Comme chaque ombre nous poussera vers la nuit, chaque matin évanescent nous ouvrira vers une nouvelle épiphanie. »

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SEMAINE 4

Cette photo n’était pas vraiment prévue. Depuis que je réalise le projet 52 je sais qu’il faut que j’avance et certaines semaines ne sont pas propices à la réalisation des photos. Alors j’en saisis l’occasion dès qu’elle se présente. En promenade avec mes amies, j’enlève plusieurs couches de mes vêtements pour rejoindre ce point de vue et capturer un moment qui reste dans mes souvenirs heureux, insouciant, léger comme ce ciel merveilleux qui s’étire très loin sur les Baronnies, puis à l'horizon jusqu’au Vercors.

Semaine 6 : J'apprécie beaucoup cet autoportrait parce qu'il concentre mon début d'année 2019. J'ai vécu deux mois très heureux en février et mars, pleins de possibles, avec des débuts d'accompagnements en tant que doula – mes premiers – et des révélations sur le plans artistiques. Profitant toujours de cette lumière précieuse de fin de jour dans un verger abandonné derrière la maison, j'ai le souvenir d'une séance facile, inspirée jusqu'à ce que le soleil passe la ligne d'horizon et qu'il se mette instantanément à faire frais, me laissant ravie. Je sais que cette recette de bain de lumière est toujours fonctionnelle mais je ne m'en lasse pas, laissant le pouvoir du soleil faire le travail à ma place.

Semaine 7 : Première photo de l'année mais non pas la dernière au mont Serein à 1400m d'altitude sur ce sommet secondaire ou se trouve entre autre la station de ski du mont Ventoux. J'étais partie shooter avec Claire et mon fils et j'ai profité de la beauté des pentes pour réaliser cette photo rapide dans mes vêtements ordinaires, simplement pour la beauté du moment. Je tiens un bâton d'encent dans la bain ce qui ressemble à une bagette magique. Malheureusement la fumée n'est pas visible sur la photo. Je regrette ce petit bout rouge qui vient à mon sens casser l'harmonie de couleur de ma photo mais sans rancune.
 

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SEMAINE 5

8 février, quelque chose m’habite, je me sens alignée, profondément ancrée. Je m’en vais dans la vallée de Veaux. Une séance difficile, écorchée dans une friche qui se laissait peu apprivoiser. Je ris de mes difficultés, j’enlève les ronces enfoncées dans mes jambes une à une, j’inspire, je déclenche.
J'aime ces friches pleines de vie, abritant des écosystèmes heureux que l'homme s'applique consciencieusement à détruire pour y placer lotissements et vignes. Je ne le savais pas encore, j’étais enceinte après près de 3 ans d’incertitudes. 

Semaine 8 : Un certain manque d'inspiration durant cette semaine 8, une envie de simplicité et de noir et blanc. J'ai donc réalisé la première photo intérieure de cette année dans le silence parfait d'une maison vide.
 

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SEMAINE 6

Cette photo n’a en réalité par été réalisée une semaine après la précédente mais vers la fin du mois de février. Entre temps j’ai appris ma grossesse et appris que je l’avais perdue. Cette photo est la photo de la fausse couche. En noir de deuil, j’ai réalisé ces symboles qui me semblaient avoir le sens du morcellement, du cycle et de l’existence lorsque je les ai imaginés. J’avais déjà perdu une grossesse 9 ans auparavant, presque jour pour jour. Pour supporter la douleur, j’accepte ce qui meurt, je m’enfonce dans le sous bois profond de la hêtraie au Mont Serein. Je n’ai aucun souvenir de froid ce jour-là. J’observe la Terre qui existe sous moi, autour de moi et j’accepte de renoncer, de ne pas lutter, que je ne peux rien contre cette biologie fragile. La nature m’enseigne et sèche mes larmes, m’empêchant de tomber tout à fait.

« Ce n'est rien. Rien de plus qu'un loup dans le crépuscule, frappe, frappe, frappe de ses pattes la poussière de nos nuits d'août. Rien de plus que l'hermine, danse, danse, danse partie de chasse nocturne sous les brumes d'octobre. Et pulse, pulse, pulse, le cœur du hêtre sous mes doigts. De tous les plans, toutes les arithmétiques, il n'est qu'une essence, l'essence sacrée de nos danses tribales. »

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SEMAINE 7

La neige a fondu. Je rougis mes mains, je le referai à plusieurs reprises. Les mains sont créatives, elles habillent, maquillent, écrivent, déclenchent, sèchent les larmes, déchirent. Pour réaliser cette photo je me suspends à un tronc par les jambes et je laisse mon corps aller sur cette souche instable à près d’un mètre cinquante du sol. Mon équilibre est tout à fait précaire, mes abdominaux souffrent, le vertige prend ma tête, une position idéale pour se sentir à nouveau en position d’agir. 

Semaine 11 : Une de mes photos favorite du projet 52 de cette année qui pourtant n'a pas trouvé un immense retentissement. Je trouve pour ma part qu'elle correspond presque parfaitement à ce que j'avais à l'esprit en la créant. Toujours sur le Mont Serein avec la vue sur le Vaucluse et plus loin, le Gard, j'ai pris cette photo entourée de mes enfants dans un magnifique moment. J'aime sa lumière, ses lignes et l'immense sentiment de bonheur que j'avais en la réalisant. Le temps est comme suspendu sur ces hauteurs, la poésie et la magie des moments que je vis en retournant y photographier encore et encore est merveilleux.


 

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SEMAINE 8

C’est le 8 mars, comme chaque année je réalise un portrait pour la journée internationale des droits des femmes. Les femmes, je n’ai pas fait énormément pour elles cette année et pourtant ce jour-là, je suis toujours guerrière, toujours habitée par les forces qui m’ont fait créer pour les femmes depuis des années. J’ai conscience d’avoir été happée par bien d’autres combats en 2021, des combats personnels qui ne laissaient plus beaucoup de chances aux causes du monde de me devancer, et pourtant ce jour-ci, je crée pour elles, j'allume ma flamme. 

Semaine 12 : Cette photo est un clin d'oeil aux tous premiers autoportraits que j'ai commencé à faire il y a presque 15 ans et ou mon appareil photo apparaissait toujours dans la glace. Je trouvais ces bandes très graphiques lorsque le soleil atteignait un certain angle par la fenêtre de ma salle de bain et j'ai simplement décidé de les exploiter. Une des photos les plus érotiques de l'année mais qui n'a pas du tout la vocation à l'être pourtant. J'aime les vergetures qui sont en sens inverse des lignes de lumière et c'est également l'apparition pour la première fois de mes bandes agrémentées de leurs nouvelles fleurs tatouées par Marine la veille.
 

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SEMAINE 9

Cette semaine j’ai envie de créer quelque chose de différent. Une de mes amies me prête un filtre (car en 12 ans de photographie professionnelle je n’ai pas été en mesure de m’offrir le moindre filtre !) et je vais à l’Ouvèze, mon spot d’été que je visite à l’occasion en hiver. La photo est difficile à faire, les poses longues sont exigeantes, il s’agit de ne surtout faire aucun mouvement ce qui me donne l’air très lointain. L’eau se fracasse derrière moi, la série est compliquée mais j’en tire cette photo qui finit par me satisfaire.

« Et maintenant le battement en moi n'est plus qu'une sorte de brise glaciale. Je sais que je suis vivante, mais comme une pierre, je m'effondre. » 

Semaine 14 : Calme avant la césure. J'ai réalisé cette photo dans les Alpes sur le massif de Belledone, une fois n'est pas coutume. Superbe moment passé avec Julie a réaliser des dizaines de clichés. Je découvre un autre paysage, une autre force. J'ai beaucoup de chance dans ces pâturages (je perdrais mon portefeuille, rapporté par des randonneurs), je me sens bien, vivante, je profite de la chaleur sur ma peau et naturellement j'immortalise l'instant avec ces monts encore enneigés dans les premiers jours d'avril.

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SEMAINE 10

Avec le printemps mon moral remonte. J’ai la visite d’une de mes amies en provenance de Marseille. Je l’entraîne avec moi dans le Ventoux, nous croisons un bébé chamois, le soleil commence à se sentir sur les peaux malgré les traces de neige qui restent ici et là. Je prends plaisir à laisser mon corps profiter de ce début de printemps, à écrire une nouvelle histoire en sortant de l’hiver.

« Le Ventoux est une distraction, un substrat aménagé pour population en manque de forêt. Il est pour moi l'une des étapes les plus importantes de ma vie, celle des dernières barrières entre une civilisation que je n'ai jamais comprise et le monde de tous les possibles, celui des fantômes des bois, des gens d'en haut qui fuient les gens d'en bas. »

Semaine 15 : Le plus beau de mes rosiers est en fleur. Il offre une toile de fond incroyable pour une photo esthétique comme je n'en ai pas réalisée depuis longtemps. « J'emprunte » un lilas à mes voisins, je me laisse couler vers la beauté pure du printemps et par le parfum enivrant des fleurs autour de moi.

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SEMAINE 11

Le printemps explose déjà dans la vallée. Cette semaine je me débats en tant que mère. Je perd le contrôle des événements alors autant que possible, je vais créer de la féerie. Ces prises de vues dans les amandiers sont un délice pour les sens. Des milliers d’abeilles bourdonnent autour de moi, l’odeur est enivrante, c’est une cathédrale de fleurs qui s’étend au-dessus de ma tête, tout autour de moi. Une fois encore la puissance créatrice de la nature me ramène au vivant, me tire de mes échecs pour ne retrouver que le monde biologique. S’y ancrer, y rester. Le printemps est la saison de l'amour, de l'érotisme.

« Tu as créé une fissure entre mes viscères et ma raison, amour cinglant, tu es le chemin qui mène de l'été à l'automne, du givre au bourgeon. Mon guérisseur, combien de fois as-tu appliqué de l'alcool sur mon cœur ? Qui es-tu, tendre amour, nous aimerons-nous au-delà de ce fil délicat, funambule des saisons, de mes lèvres rouges à nos os charbon ? Je reconnais ta voix au fond de mon hiver, pour éprouver la quête de mes sens, je n'ai eu besoin que d'un regard sur toi. Je t'aimerai aujourd'hui, pour toutes mes vies futures, je t'aimerai hier, dans tous mes absents repères. »

Semaine 17 : Il existe deux versions de cette photo. Une version « X » proposée sur le groupe secret « Hélène Rock Photographie » qui avait beaucoup fait parler d'elle et une version prude, cette ci, seconde photo en intérieur du projet à la semaine 17 dans l'espace que j'utilise pour animer mes tentes rouges. Photographie prise dans le cadre de test sur l'imagerie érotique, son traitement, sa lumière. Toujours ce visage préoccupé...

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SEMAINE 12

Je perds une deuxième grossesse. Ce chêne immense me recueille et une fois encore je passe ma peine dans les arbres. L'année met la mère que je suis à rude épreuve, celle des embryons que je perds mais celle aussi des enfants que j'élève, je m’enfonce. Derrière Malaucène j’ai trouvé un immense tronc courbé sur lequel poussent quelques petites fougères. Pour ces photos elles ont été un moteur, photographier les fougères puis s’étendre jusqu’au chêne immense tapissé de mousse moelleuse.

« Par-delà la sécurité de mes hauts murs,
Au-dessus de la sécurité de ton oreille, de ton corps qui demeure toujours près de moi.
Bien plus loin que mes instables fondations,
Moi que le système biologique a faite si réceptive,
À des kilomètres de l'aveugle que je suis devenue, sourde aux secrets du vent, muette face aux ombres du crépuscule »

Semaine 18 : Début de 3 semaines de catastrophe photographiques. Photo réalisée à la source du Groseau au pied du mont Ventoux (on voit l'eau sortir de la montagne en arrière plan). L'eau était gelée, je n'arrive pas à obtenir une photo nette (mes autofocus sont cassés et il m'est impossible de retraverser pour régler), il vente, j'ai froid, je suis crispée. Hormis le cadre, rien n'est à garder pour moi dans cette photo.

Semaine 19 : J'aime beaucoup la deuxième version de cette photo, avec la robe portée, toute en verticalité, que j'ai réalisé en même temps. Je garde pourtant celle ci pour le projet car elle est inédite. Là encore j'aime le décor mais je manque de netteté et je me trouve trop crispée pour l'aspect sauvage que je voulais donner ; j'étais en équilibre très instable et il y avait beaucoup de passage de randonneurs.

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SEMAINE 13

L’air est encore très frais, les vignes gèlent la nuit, les agriculteurs allument des feux pour repousser le gel. Ces nuages chargent l’air d’une chape noire qui me rappelle des pratiques d’un autre temps. Il est l’heure de reprendre de la hauteur. Je rejoins le Serein et ses petites tâches de neige. La météo est à l’orage, je m’abrite sous un pin, une petite mésange huppée, mes préférées, se perche en face de moi, mes yeux la regardent, je voudrais être toi, petite mésange huppée. L’appareil déclenche, vous savez ce que voient mes yeux. 


« Il m'a dit de me garder du souffle de la montagne. Il m'a dit, toi tu es une drôle de fille, il m'a murmuré, sois mon polar, mon roman noir. »

Semaine 20 : Comme pour les deux dernières, j'apprécie le cadre de cette photo, sa lumière, ses couleurs, les petites fleurs qui viennent pointer dans les vergers abandonnés (les mêmes que pour la semaine 6) mais je me trouve déconcentrée (ma famille était à côté de moi) et surtout désincarnée. Les moments que je traverse sont difficiles, emprunts d'un certain vide sur de nombreux plans et pénétrés de remises en question bouleversantes. Cela se ressent dans mes réalisations.

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SEMAINE 14

J’ai adoré ce set, c’est là l’un de mes meilleurs moments photographiques en 2021. Pour retrouver du corps je m’en vais dans un bois cher à l’une de mes amies aux alentours de Saint Paul trois Châteaux dans l’extrême sud de la Drôme. Là ce ne sont pas quelques fougères que je trouve mais bien un immense espace recouvert qui me permet de m’amuser, de me dénuder, de jouer avec la pluie qui s’est mise à tomber. Il n’y a plus d’espace personnel, il n’y a qu’une harmonie puissante avec la nature, une symbiose, un chant harmonique. Je reste longtemps, je m’émerveille, je rentre fatiguée, satisfaite, en paix.

« Ciel, ma Terre. Debout depuis une minute, il n'a fallu que quelques heures.
Ciel, ma Terre. Pensant depuis quelques jours, il n'a fallu que quelques secondes.
Ciel, ma Terre, nous avons coexisté, mangé en ton sein, bu en ton bassin, et regarde-nous aujourd'hui.
Dans ce lent compte à rebours pardonne moi.
Laisse moi redevenir l'espèce, laisse moi redevenir l'animal.
Ciel, ma Terre, offre moi quelques jours de plus pour recoudre, pour panser, pour absoudre.
Ciel, ma Terre. J'ai tout arrêté, je stopperai encore ma course folle. Las, je ne me reconnais plus en eux, je ne mangerai que le fruit du végétal, las mon tendre bovin, las mon tendre lapin, laissez moi vous aimer, laissez moi me faire pardonner. »

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SEMAINE 15

Durant trois semaines je ne photographie pas. Les difficultés s'enchaînent et j’ai l’impression de perdre complètement pied. Je monte un jour dans le Ventoux avec une amie, elle me photographie en train de me photographier. J’adore ce champ de roche moussue. Je cherche la sensualité, la douceur de la mousse dans un monde qui me paraît aussi amer que ces roches à l’origine. La forêt explose son manteau de printemps. Je lis des choses qui me bousculent, je pense à l'effondrement, je côtoie l'eco-anxiété de trop près. 

Semaine 22 : Cette photo est l'une de mes favorites du projet. Je prends le pouvoir et cela me donne une apparence plus guerrière. Je photographie cet autoportrait en forêt juste après une énorme averse. La nature brille et scintille de mille feux, j'ai l'impression de faire corps avec mon environnement, je me repose de ces semaines compliquées entre les arbres, le silence et la lumière. Je choisi mes couleurs de vêtements assez inconsciemment et je trouve que ce bleu apporte un plus à la composition. J'ai réalisé près de 6 photos réussies ce jour là - ce qui veut souvent tout dire en terme de moral et de créativité - , j'en exploiterai deux.

Semaine 23 : Par opposition voici une des photos que j'aime le moins cette année (semaine 18 mise à part). Je réalise ce cliché après 5h de randonnée qui ne devaient en être que deux, erreur de balisage. Le soleil est écrasant, nous sommes proches de la canicule, je marche avec Lyne, enceinte, qui s'épuise, ma chienne quasiment à l'agonie avec notre manque d'eau et ce chemin dans les dentelles de Montmirail qui semble ne plus se finir. J'ai beaucoup de mal à profiter du paysage et à faire une photo correcte. 

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SEMAINE 16

Cette photo est réalisée au même moment que la précédente, seule fois de l’année ou cela se produira. Je me rêve en être sauvage qui pourrait disparaître dans sa cabane, dans son tipi ou qui sait, dans les nuages du monde, tout au-dessus du Ventoux. J'entraîne mon corps à supporter le froid, la randonnée, à grimper, à être silencieux comme la neige, souple comme une liane, fort comme la branche du chêne. Ce n’est pas le cas, il me fait souvent défaut mais existe comme ce Grand Tout qui m’entoure. La montagne me porte, je me sens portée par elle.

« Au cœur de ta forêt un cerf brame à la vie alors qu'au fond de mon lit, je brame à la nuit. »

Semaine 24 : L'inspiration revient en force et je réussi l’exploit de réaliser au moins 10 semaines de photographies marquantes. L'été arrive, la chaleur s'empare de notre région et je pars me photographier dans un spot de cascade sur l'Ouvèze qui deviendra mon QG jusqu'au mois de septembre. Je m'amuse à réaliser cette pose longue et à jouer de la merveilleuse couleur de l'eau et du soir qui se couche. Je me sens à nouveau reliée, en harmonie. L'été ne sera pas évident, comme de nombreux étés depuis plusieurs années mais l'inclusion naturelle est totale, merveilleuse et puissante.

Semaine 25 : Nous prenons la route en famille direction Sault un soir d'orage. Il n'y a personne le long des kilomètres de champs de lavandes. Je m'éloigne de mes enfants pour réaliser cette photo en bordure de champs en prenant garde à ne rien abîmer autour de moi. L'odeur est puissante, le ciel est noir, le vent se lève, l'atmosphère est chargée, magnifique. Je me sens à ma place.

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SEMAINE 17

Ce qui se cache derrière cette photo… La descente brutale qui s'ensuivit, le retour à la voiture et la certitude que quelque chose en moi s’était brisé. J’ai eu beaucoup de mal à photographier ce jour-là. Je n’aime pas trop ces forêts de petits chênes verts, j'ai eu excessivement peur de croiser des sangliers que je redoute toujours un peu, je n’ai pas de créativité, le soleil m’agresse, je n’ai pas la tête à ce que je fais. Si j'étais un peintre, je dirais qu'ici à commencé « ma période noire ». 

Semaine 26 : Il fait très chaud en cette semaine 26. Nous sommes à la fin de l'année scolaire, je me retrouve seule à Carpentras dans le mas de ma mère. Le soleil est écrasant, je n'ai pas beaucoup de temps en soirée pour attendre que le soleil se couche alors je décide de prendre cette photo dans la piscine qui à l'avantage d'avoir une couleur intéressante et des lignes très franches. Ma peau est bronzée, voir rouge, je me suis égratignée de partout ce qui tranche avec l'harmonie de l'eau et le calme ambiant. Une prise de vue peu habituelle mais qui m'a été intéressante à réaliser.

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SEMAINE 18

Comme souvent cette année, je vais chercher du réconfort à la rivière. Le Toulourenc est un endroit paradisiaque. Bien trop connu, mais quand les gorges sont débarrassées de son flot de touristes, on dirait alors que s'ouvrent les portes du paradis entre deux parois rocheuses. Je me baigne dans l'eau glacée qui me donne envie de sensualité, je renoue comme tant de fois avec moi-même au contact des éléments naturels. Je me souviens d'une grande joie après cette série de photos, une euphorie qui m'a suivie un moment et m'a permis de partir en déplacement dans la foulée. Cette semaine là je lirai "Sur les chemins noirs" de Sylvain Tesson, j'y trouverai un souffle nécessaire, vital. 
 

Semaine 27 : L'été est bel et bien là. Je décide de monter au Mont Serein dans une clairière investie quelques jours plus tôt pour une soirée musicale organisée par mon mari. Je suis perchée sur les hauteurs, enclavée dans cette prairie entourée de roches et laissant un triangle de vue sur la vallée ou s'engouffre le soleil couchant. Je me sens reliée, pleine de cette énergie tribale qu'offre l'été et le champs de tous les possibles. Je décide de faire une photo topless assumée ce qui m'est très difficile mais qui correspond à l'énergie du moment. Autour de moi dans les fourrées j'entends une bête indéterminée qui m'observe, se fige quand je siffle et reprends sa curiosité dès que je ferme les yeux.

Semaine 28 : En vérité, la semaine 28 a été prise au même moment que la semaine 27, petite triche qui vous permet de visualiser la clairière en question. Le soleil est bas, le froid des 1400m commence à se faire sentir avec la nuit qui arrive. Je change de ton, me concentrant sur l'anxiété écologique que je ressens depuis plusieurs mois et mon désespoir à ne pas réussir seule à protéger tout ce que j'aime et qui s'étale sous mes yeux sur cette montagne mais également loin à l'horizon dans les villes qui s'étalent à mes pieds. Je prends conscience d'être à la fois tout et rien, ma seule chance et un grain de sable dans une humanité qui se perd. J'écoute en boucle "Manila Hotel" de Bernard Lavilliers.

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SEMAINE 19

Le Toulourenc toujours, quelques kilomètres plus bas, loin des gorges. La rivière lave encore les maux. J'ai appris le décès par suicide d'une jeune femme que j'avais photographiée et côtoyée il y a quelques années cette semaine-là. J'écoute beaucoup le titre d'Epica « River » qui passait dans mon casque lorsque j'ai appris son décès. Les paroles de cette chanson me hantent, cet appel à combattre le noir. Je donne le nom d'une des paroles à ma série. Je m'enfonce dans la vase ce jour-là, il y a de petites mues d'insectes d'eau partout, je suis seule entre les taches de soleil, la rivière est vivante, mouvante, je pense à elle, je pense à la vie, je pense à la mort. 
 

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Semaine 29 : Il existe deux versions de cette semaine 29. Après avoir hésité et vu l'engouement pour cette photo sur les réseaux j'ai choisi de la conserver. Autoportrait réalisé sur un coup de tête lors d'une soirée musicale au bord de la rivière. Je suis partie m'isoler devant la beauté de la lumière donnant ces tons bleutés à l'eau et à l'environnement en toute fin de journée alors que le soleil avait disparu derrière les sommets environnants. J'ai du aller vite car plusieurs petits groupes m'entourait à une dizaine de mètres et j'ai profité d'un moment ou chacun était occupé à quelque chose. Le titre de cette photo « infection » a notamment fait un peu parler sur les réseaux, je choisi de le garder pour moi mais j'aime particulièrement cette version de dos, dos à la difficulté dans un minimaliste de préservation, les bras autour du corps qui me correspondait particulièrement à ce moment.

SEMAINE 20

J'ai repéré un champ de fleurs magnifique proche de la maison, j'y vais un soir peu après le solstice d'été que je fête entre amies autour d'un feu. Je commence à voir sur mon visage les stigmates de la fatigue et des événements lourds de sens. Le projet 52 est une capture de mon monde que je pourrai transmettre à mes enfants, je ne cherche plus à cacher la difficulté et je laisse mon visage exister à travers ce qui se déroule. J'ai l'impression de réaliser les prises de vue dans une prairie impressionniste. La nature est aussi magnifique qu'elle peut l'être et m'entoure de sa paix et de sa lumière.

« C'est l'histoire d'un été, une lame râpée sur ma peau usée. J'ai trébuché, mes racines sont devenues des obstacles. De tous les oracles envoyés par le ciel, je n'ai su voir la meilleure voie. J'ai trébuché, les ombres ont dansé sur mes épaules, la rivière m'a emportée. J'ai trébuché dans tes bras, la pluie m'a emportée, je n'ai plus saisi le sens de ces percussions sacrées. Il était un été, un État de droit, mes larmes qui se fondent aux fleurs et au bois. C'est l'histoire d'un été, puisse me pardonner, de nos soleils et nos espoirs, ce matin et ce soir, j'ai trébuché. »

 

Semaine 30 : Photo réalisée en Isère, une fois n'est pas coutume. Je pense que vous notez bien le changement de décor. Je suis partie 24h faire une pause avec mes amies au dessus de Grenoble pour l'occasion d'une soirée feu de camp dans la forêt et camping dans la voiture. J'ai été me photographier sur le spot de lancement de parapente au levé du jour, à Saint Hilaire du Touvet, avec sous ma chaussure 1000m de vide. Je me souviens très bien de ce moment. Je suis rarement dehors à l'aube et le moment était particulièrement fort. L'altitude me plaît énormément, cette impression d'être au dessus du monde est l'une des plus apaisantes.

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SEMAINE 21

La photo de cette semaine 21 est l'une de mes favorites de l'année. Après ces semaines éprouvantes je décide de me retirer seule une semaine dans la vallée nord du Ventoux près de Montbrun-les-Bains. Je loue une caravane où je passerai mes journées à lire, randonner et photographier. Un soir, sur les indications de mon hôte, je me rends sur le haut plateau de Sault où s'étendent des kilomètres de champs de lavande. J'aime particulièrement cette photo car j'y vois aujourd'hui en décembre le reflet de ce dans quoi la vie m'a laissé sur mon visage, mon pays, le Ventoux et sa flèche que l'on devine derrière moi, le soir d'été et la solitude absolue de ce no man's land de fleurs, allégorie de mon cœur en cette année 2021.


« Quand as-tu entendu pour la dernière fois ruminer l'ombre de nos vies. La réparation de la montagne qui se déploie et offrira son murmure. "Fille des vents chauds, enfant des soirs mouvants, résiste." Résiste. Résiste.
Brise le temps. Brise l'entrave. Écoute le bourdonnement du monde. Danse avec le courant. Enfant du vent. Résiste. »

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SEMAINE 22

Cette photo est issue d'une série de plus de 10 photos que j'ai réalisé en Aubrac quelques jours après ma retraite où, avec ma famille nucléaire et de cœur, nous avions loué deux gîtes. Je suis partie seule me photographier sur les géants de granits s'étendant à perte de vue dans ce paysage sauvage, volcanique, nouveau de la Lozère. Je me souviens encore de la sensation de la pierre chaude sous mes pieds nus, et toujours, ces paysages vides, tellement vides. J'ai choisi de garder ce portrait pour ce coucher de soleil incroyable semblant se coucher très loin de moi derrière le plateau et pourtant ayant inondé un visage épuisé en quête d'une sérénité toujours retrouvée auprès des éléments naturels. 


« Vivre sur l'harmonique du doute, fouler un champ humide pieds nus et se sentir appartenir à ce Tout qui nous protège, si loin d'une société, si loin de ce qui est créé pour nous plaire, nous écœurer ou nous gouverner.
Mon âme et mon corps se détachent de l'anthropocène. Que le reste de nos vies soit fait. »

Semaine 33 : L'une des photos les plus difficile à réaliser de l'année. Elle est imparfaite et pourtant c'est l'essai le plus réussi que j'ai gardé. La difficulté se trouvait dans la localisation du spot. J'avais repéré ce mur très ancien dans les bois recouvert de lierre, de mousse et de branches en sortant de tout part. Je voulais une photo dynamique, sauvage tout en étant mode. Seulement le terrain était en pente à plus de 30% et le mistral était de sortie. Le trépied est donc tombé plusieurs fois avec le matériel et j'étais moi même très instable dans la pente qui s'effondrait sous mes pieds. Après plus de 60 essais et 1h30 de prises de vues, j'ai abandonné sur la toute première photo prise, celle ci.

Semaine 34 : Retour à l'intérieur, je me rends compte à quel point cela a été rare cette année à ma grande satisfaction. J'avais envie de mettre du glamour dans mes photos en cette fin d'été. L'installation de la coiffeuse de ma grand mère dans ma chambre après un an en pièce détachée m'a grandement aidé à la réalisation de cette photo « jeu de miroir ».

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SEMAINE 23

Je suis toujours en Aubrac et avec mon amie nous allons au gouffre noir et impressionnant de cette cascade du Déroc proche de Nasbinals. L'exotisme de l'endroit me porte, les nouvelles sensations, la douceur de l'été qui comme un plaid chaud enveloppe toutes les tristesses, me font me sentir dans un état à la fois sauvage et cotonneux. J'ai besoin d'aide pour réaliser cette photo, me déplacer jusqu'aux rochers glissants ou je m'entaillerai le pied profondément. La cascade tombe de plus de 30m directement sur ma peau, me déséquilibre, se fout de mes vulnérabilités. Je suis surprise de sa force, je la laisse se projeter sur moi et faire l'expérience d'une nouvelle forme de performance photographique.

 

« C'est un feu sacré, un refus, un abandon. Aveugles au soleil ou poètes des nuits, quand l'obscurité me dirige vers la lumière, je vois enfin dans le noir.C'est un renoncement, un foudroiement. Cascade gifle mon visage, mes seins, mon ventre. L'eau se fout de mes adieux, la pression se fout du bandeau sur mes yeux. Que la roche m'écorche, que je perde mon équilibre, perturbe-moi, que j'évalue la puissance de mes convictions, glace moi jusqu'à l'os, que je puisse jauger la force de mon ancrage. »
 

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SEMAINE 24

Dernière soirée en Aubrac. Comme j'ai pu le sentir à d'autres moments de ma vie, je pourrais ne jamais quitter cette parenthèse. Je me sens ressourcée, trop nourrie par les qualités de la bonne chère locale, et ce soir j'observe un renard qui traverse le champ en sautillant, le soir se couche sur les champs de fleurs, les vaches m'observent tranquillement, je me sens intégrée à quelques pas du chemin de Compostelle que je me jure de faire l'été prochain. Entre mes promesses, je profite de ma liberté, de ma solitude, demain il est l'heure de rentrer, de terminer l'été par un voyage dans les Vosges et petit à petit de trouver la ressource pour entrer dans l'automne.
 

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SEMAINE 25

Entre l'Aubrac et les Vosges, j'échoue chez moi dans l'un de mes spots phares. Il fait presque nuit, je quitterai l'endroit vers 22h30 et je danse. Je danse parmi ces milliers de fleurs blanches, à chaque effleurement de ma jupe, des pistils s'envolent. Je me sens à présent comme un pantin dans les bras de l'existence et je laisse mes bras flotter, le lâcher prise me gagner. 
 

Semaine 37 : Voici une photo flou. C'est comme ça que j'aurai envie de légender cet autoportrait. Réalisé au moment de photographier la couverture du calendrier 2020, j'ai choisi de la retenir pour le projet plutôt que « l'originale » parce que j'aime cette ouverture sur ce petit chemin que j'adore emprunter, la lumière d'automne merveilleuse qui l'accompagne et l'harmonie dans laquelle toutes les couleurs s'inscrivent. Mais elle est flou.

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SEMAINE 26

Les Vosges sont une terre natale. Je suis née à Strasbourg, j'ai vécu de longues années à Metz, je retrouve dans l'est de la France une partie de mes racines. Sans mes enfants, seule en couple, je me retrouve. Le temps se suspend, c'est le moment des grandes balades au cœur des forêts denses, je sens le sauvage me regagner, je me sens ancrée, reposée, en harmonie dans un élément qui ne m'a jamais quittée, tous mes sens s'élèvent et je vis les moments les plus heureux de mon année. 


« Reliée, joyeuse, amoureuse, puissante, à nouveau vivante, parmi ce qui colle, ce qui vole, ce qui rampe, et enlace avec amour le voile obscur qui s'abat devant mes yeux quand la nuit je caresse les cheveux de ma précieuse fille. Araignées, amibes, lichens argentés, champignons pourrissants, murmurez-moi encore lors de mes soirs de désespoir "n'aie plus peur, femme de la Terre, tu es des nôtres". »

Semaine 38 : Cette photo marque un tournent dans mes décisions photographiques. Cela fait plusieurs mois que je veux mettre plus en avant le sombre, le noir dans mes photos en allant puiser non seulement dans mes inspirations dark qui m'ont suivi une grosse partie de ma vie mais aussi créer des images plus percutantes et utiliser la sous exposition plus souvent pour donner un caractère plus pénétrant. Après avoir brainstormé un moment, je me lance avec cette photo de dos dans les verges qui commencent à offrir les couleurs automnales d'un véritable tableau. J'aime travailler les muscles, la peau, les grains de beauté, la géométrie du corps mais je ne me crois pas suffisamment douée pour le faire. Je me donne la mission de réussir.

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SEMAINE 27

Les Vosges sont pleines de cascades, j'en visite de nombreuses. Cette photo est difficile à obtenir. Beaucoup de randonneurs ont la même idée et il n'est pas aisé de se photographier en pose longue qui plus est dans un endroit fréquenté. La forêt est humide, je cueille cette immense fougère qui me fait sourire en pensant à ma quête de fougère dans le secteur Ventoux. Bien que la photo soit particulièrement difficile à réussir, comme une créature de légende, je me sens parfaitement à ma place, je pourrais bâtir une cabane ici et y vivre. 

Semaine 39 : Sur cette ligne directrice je continue la série avec ce nu intégral en pleine nature un matin gris de semaine. Ce tronc offrant ces branches blanches et tortueuses et ce parterre de fleurs violettes m'appellent irrésistiblement. Je leur laisse tout l'espace qu'ils méritent en me photographiant à nouveau de dos.

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SEMAINE 28

L'idée de ce duo me vient durant ma séance avec Justine. La forêt est très dense, la mousse épaisse de plusieurs dizaines de centimètres, meilleure sous les pieds que les plus beaux tapis d'Orient. Alors que ma modèle et mon mari me suivent de loin, j'escalade, je cherche, je foule, je danse sur les souches pieds nus, j'évolue dans la forêt comme j'évoluerai chez moi, grimpant, redescendant, humant, jusqu'à trouver cet arbre déraciné qui me donne immédiatement l'envie de cette photo, de cette harmonie humaine, de cette harmonique féminine. Cette photo porte une symbolique que je ne révélerai pas ici mais qui me tient particulièrement à cœur. 

Semaine 41 : Je découvre un petit chemin que je n'avais encore jamais appréhendé au pied de la montagne. La pluie se met à tomber et je continue mon exploitation du noir et des clairs-obscurs avec une photo mouillée qui m'offre des verts et bleutés d'une magnifique intensité. Je remercie le ciel pour ce moment, ces odeurs, cette poésie forestière.

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SEMAINE 29

En passant mes photos sur grand écran pendant que je rédige ces mots, je suis frappée par le contraste entre ce cliché et le précédent. En revenant dans le Vaucluse j'apprends que l'une de mes vues préférée a brûlé sur 200 hectares durant mon absence. J'attends quelques jours après le feu et je me rends sur place le lendemain d'un repérage, réalisant une photo parfaitement interdite et une expérience inédite pour moi. J'ai le cœur brisé par cette perte et je ne peux que penser à toutes ces forêts jeunes ou séculaires qui chaque été brûlent par la folie des hommes, ce qui est le cas ici à Beaumes-de-Venise. L'instant est plus impressionnant que je le pensais. Outre les ossements d'animaux que je retrouve, la suie est étouffante, je sentirai le feu plusieurs jours durant. Les arbres carbonisés marquent mon corps autant qu'ils marquent mon cœur. Je sens en glissant contre ce tronc le poids de ma civilisation, le retour est brutal.

Semaine 42 : C'est Halloween. J'explore de nouveaux chemins et je tire profit des toiles de fonds aussi diverses que variées offertes par la nature qui entoure mon domicile. Je n'ai pas grand chose à apporter à ce portrait réalisé dans l'esprit de liberté et de puissance offerte par l'imagerie des sorcières modernes. Je continue néanmoins mes explorations du corps en tendant mes mains et en harmonisant les lignes de constructions de l'image.

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SEMAINE 30

L'été est fini, nous entrons doucement vers l'automne, je continue de cumuler les difficultés personnelles alors que je suis de moins en moins armée pour les recevoir. Je pars dans le Ventoux un vendredi matin. Couverte de Rebozos, l'écharpe traditionnelle mexicaine servant aux bercements et aux serrages auxquels j'ai été initiée pour les femmes, je reprends place dans mon environnement naturel en sentant à nouveau quelque chose se fissurer en moi, ou du moins se rouvrir après ces parenthèses enchantées mais trop courtes.

Semaine 43 : Je continue d'explorer le sentier découvert en semaine 41 qui s'est en plus paré de multitudes de petites feuilles oranges qui semblent donner une impression de ciel étoilé. Je n'avais pas prévu de prendre nécessairement de photos de moi ce jour là, j'étais plutôt partie sur une exploration de la nature. L'envie me prends lorsque je découvre cet arbre tout à fait étonnant. Je pends alors mon appareil photo à une branche que je fais tenir par le dessous à l'aide d'un bâton. J'aime ce qu'il me donne à voir, cette instabilité qui ressemble à la végétation environnante et pourtant cette impression de solidité consolidée par la prise de vue au ras du sol.

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SEMAINE 31

Cela faisait longtemps que je voulais une photo prise de haut mais je n'ai jamais eu le courage de balader mon gros escabeau de travaux dans les forêts pentues du Ventoux. Ce jour là, un acrobate courageux montera dans un gros hêtre pour m'aider à réaliser cette photo. Dans ces conditions, je crée mon décor, je pose mes réglages, j'explique mon cadrage, j'active le déclencheur et le « trépied humain » me sert de déclencheur là ou je ne peux poser mon trépied. Ce cercle me laissera des bogues de hêtre profondément enfoncées dans les cuisses et les épaules et pourtant, comme toujours, comme dans un cercle magique, j'oublie tout et une fois les photos prises je ne vois plus l'utilité de revenir à la société, au monde des humains alors que la nature offre une sécurité si forte et une prévisibilité de tous les instants pour peu que l'on puisse se mettre à son écoute. 


« Il y a des hommes, notre père qui avez déserté les cieux, qui prennent les cerfs en brame. Il y a des hommes qui prendraient mon corps et mon sang, notre père. Pourquoi n'es-tu pas là, à quoi as-tu amusé ton temps infini ? As-tu trouvé la même conclusion que moi ? T'es-tu rendu à la raison ? Qu'ils avancent dans leur ombre, que dans leur silence ils s'asphyxient, que le monde résonne de son cri infini ? Ou es-tu un homme majeur, un tueur de femmes et de biches qui s'amusant de notre fragilité brise sur son genou sacré les âmes égarées ? »

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SEMAINE 32

Cette photo est compliquée. Je me souviens d'une grosse difficulté de mise au point, de lumière et un équilibre difficile à trouver sur un tronc trop haut. Je ne suis pas satisfaite du résultat et pour autant, je sais que c'est le jeu du projet 52, avancer et accepter les photos moins bonnes au milieu des autres tout en observant sa propre progression et en les voyant devenir de plus en plus rares.

Semaine 46 : J'avais cette semaine encore une idée précise de ce que je voulais mais la météo n'était encore une fois pas de mon côté. La pluie s'est mise à tomber dès que nous sommes – j'étais accompagnée – arrivés sur les lieux. La lumière dans le feuillage était belle néanmoins, presque dorée avec le soleil couchant qui traversait encore les gros nuages. J'avais envie d'une harmonie végétale, de peau, de muscle, d'os, de me fondre avec la forêt. Je n'ai réalisé que deux prises pour cette photo car je ne voulais pas d'effet mouillé. Je regrette le positionnement de ma jupe mais j'ai appris à me contenter de l'authenticité...L'atmosphère se transforme, l’inquiétude revient, des douleurs apparues ce printemps ne font que se rappeler à mon bon souvenir, la sérénité s'échappe.

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SEMAINE 33

Cette photo me fait mal au cœur, comme certainement toutes celles qui vont suivre. J'ai compris beaucoup de choses ce jour-là et j'ai commencé à perdre une nouvelle fois le contrôle des événements. Et pourtant, le moment était beau. Pour la première fois j'arrivais à passer l'immense combe du GR9 sur le Ventoux et son passage vertigineux que je n'avais jamais osé affronter. De l'autre côté de la combe, des hêtres reliques, un endroit très sauvage, éloigné de la station, où peu de gens passent en cette saison. La forêt est très sombre, les silhouettes des arbres sont inquiétantes, j'ai parfois presque peur de ce paysage de conte d'où pourraient sortir bêtes et sorcières. Et pourtant je prends le temps, je laisse le monde me rattraper une fois de plus avant de repasser la combe en sens inverse, vers des événements à la finalité incertaines.

Semaine 47 : Cette semaine je suis en colère. Je suis en colère contre l'inaction écologique, contre les fémicides qui ne cessent de se poursuivre, contre certaines constatations que je fais au sein de mon métier. Je décide d'aller marcher rapidement pour évacuer cette colère tout en emportant le matériel mais sans envie particulière autre que de me montrer telle que je suis, drapée dans le noir, combative mais fatiguée. Je rejoins un de mes petits coins préféré dans un verger envahi de végétation. Je ne quitte pas mes écouteurs, je ne cherche pas à arranger mes cheveux, je suis telle que l'on peut me croiser, l'instantanéité de mon sentiment.

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SEMAINE 34

Semaine 34, j'ai 30 ans. Ce 29 septembre, je me lève à 6h et je mets le cap sur la face Sud du Mont Ventoux, au sommet. J'arrive juste avant que le soleil ne passe l'horizon. Il vente fort, comme toujours ou presque au sommet. Je sens que quelque chose change. Avoir trente ans est très symbolique pour moi, je me retrouve en Aubrac en souvenir dans ce no man's land, devant le soleil, comme si souvent au cours de ma vie. Et pourtant quelque chose de fondamental est en train de changer. Je me fais encore des promesses que je ne pourrai pas tenir, je grave une pierre en mon propre hommage, je me sens seule, et en moi la femme qui redescend vers sa vie laisse quelque chose, une part sociale, une part lucide, une part d'un autre monde. Tout va changer, je le sais, je le sens

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SEMAINE 35

Je ne sais pas pourquoi, je choisis souvent la Tête des Mines pour photographier lorsqu'il pleut. Une fois de plus dans une brume toute douce, épaisse, je rejoins le petit plateau pour célébrer l'automne. Une couronne fabriquée avec l'essence de la saison, c'est la cosmogonie grecque qui m'accompagne. J'ai envie de renouer avec le portrait classique. Je me rappelle d'une forte joie, beaucoup de photographies réalisées, de la danse entre les gouttes, c'est l'une des dernières fois de l'année ou j'éprouverais de larges sentiments positifs lors d'une photo.
Ajout au 26 décembre : c'était vrai avant ma dernière série. 


« Par le vent, par la mer, je m'en irai. A fleur de terre où l'on me tenait cruellement en fers, je m'en irai.
Toi, mon ami, penses-tu parfois à moi comme je le crois, prendras-tu le bateau au port à mes côtés ?
Mais avant que le bois ne pourrisse et que le mistral ne se lève, laisse-moi danser pour toi »

Semaine 50 : J'ai une idée très précise de ce que je veux ce soir. Je monte à la station avec ma famille mais le vent nous bouscule, le froid est mordant. J'enregistre les nuages, le monde qui respire sous nos pieds mais impossible de ne faire qu'un avec cet environnement, je suis gelée, je sens que ce n'est pas ma place. Je décide de descendre et de tenter ma chance à 20 kilomètres de là, sur le bord de rivière ou j'ai tant photographié cet été. J'y suis allée avec des clients quelques jours avant, j'ai une idée précise de la lumière qu'il y aura dans 30 minutes. Chaque minutes comptent. J'arrive sur le site en courant, je me déshabille et réalise ce cliché juste avant que le soleil ne passe derrière la colline. Je me sens libre, j'aurai aimé rester des heures. Cette photo est pour la fin de la décennie, l'astre disparaît mais comme on le dit dans le monde scientifique « la seule certitude que nous ayons est que le soleil se lèvera demain matin ».

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SEMAINE 36

Dès que j'ai posé mes yeux sur ce chêne présenté sur une rare source internet, j'en ai été éprise. J'ai cherché plusieurs années pour le localiser, en vain. On le trouve pour moi. Au pied de ce géant, un ange, des galets, des artefacts pendent aux branches, le vent fait s'agiter une ancienne cloche. Je sens le monde de l'étrange qui m'appelle et m'attire. La fusion est totale, brutale, passionnée et passionnante. 


« Se balance la branche, et atmosphérique, la Terre autour du soleil danse. Ce sont trois notes qui s'envolent dans l'univers, ce sont deux corps matériels qui gravitent et s'enlacent dans la terre. As-tu reçu à travers les villages et forêts les signaux de ma peau ? Se balancent doucement mes hanches et lève les yeux vers le ciel, là-bas, atmosphériques, les planètes font l'amour au soleil alors que ta sève m'ancre en toi. S'envolent nos certitudes, s'envolent nos larmes jusqu'à la lune, tant que sur nos lèvres en fusion existe la loi de l'attraction. »

Semaine 51 : Je suis en retard, encore. Deux semaines passent, nous sommes à quelques jours de la fin du projet, je dois réaliser les deux dernières photos sur deux jours. Là encore j'ai une idée de ce que je veux depuis un moment. Prendre le pouls de la terre, d'un arbre. Je ne trouve aucun endroit dégagé comme je l'aurai voulu, au sommet d'une colline avec un beau chêne blanc par exemple. J'accumule les mauvaises nouvelles, la période est sombre, en repli, nerveuse. Je paye le prix de mes convictions et de ma liberté d'être. Je monte sur les versants et je m'enfonce comme rarement auparavant. Tout est calme, la forêt m'enveloppe de paix. Je trouve de nombreux arbres couchés, celui ci m'appelle. Je réalise cette photo entre colère et impuissance mais je remercie longuement cette clairière de m'avoir accueillie pour quelques dizaines de minutes d'un calme absolu. Je choisi volontairement une tenue de "sorcière" pour cette photo à la symbolique écologique, pense à intituler ma photo "femme médecine" puis me ravise. La science mérite sa surpuissance.

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SEMAINE 37

Je n'y vois plus très clair depuis mon retour de vacances et j'ai besoin de prendre de l'altitude comme souvent. Petite altitude cette fois à Beaume de Venise, au Rocalinaud, l'un des endroits que je préférais dans la région. Le soleil d'octobre chauffe la pierre, à mes pieds c'est une petite falaise de plusieurs dizaines de mètres, abrupte. Je me souviens de mon arrivée dans la région, un soir de croissant alors que je photographiais le calendrier « Moon » et que depuis cette roche de sable, j'ai su d'évidence que j'avais un chemin à faire dans le Haut Vaucluse, où quelque chose de plus fort et plus grand que moi m'a appelée alors.

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SEMAINE 38

Dans le Rocalinaud, il y a une grotte creusée dans le sable. Il y fait très frais, malgré le soleil, la saison ne permet pas de réchauffer les boyaux dans la roche. Je m'amuse avec la lumière et cette ouverture en forme de vulve, sensuelle et photogénique. Ce rocher est un totem, je sens à nouveau l'éveil des peuples premiers et de toutes les âmes, anciennes et contemporaines qui sont venues explorer, s'émerveiller, photographier, filmer, boire, jouer entre ces deux portes de sable creusé. Après la photo je m'assois au sol, je reste là un temps, puis ces présences m'oppressent, je cherche la surface et retrouve le soleil, salutaire.

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SEMAINE 39

Derrière Malaucène, la végétation change. Les friches s'ornent de plantes bleutées et rosées. Je les limite et, un soir de chasse, je vais chercher les teintes de la nature. J'adore ce que les gens qualifient de « mauvaises herbes », ce sont des plantes fascinantes, aux noms complexes, qui offrent de magnifiques palettes, s'ornent comme des bijoux dans le gel, brillent comme des étoiles dans le soleil couchant. Mais ce soir-là une battue me déloge. J'aurai peur et ce n'est pas la dernière fois. J'utilise ma peur pour terminer les clichés et d'un regard amer, m'éloigne. 


« Je sens le temps qui s'échappe comme un balancier géant frappant les clochers, les sommets. Je suis si fatiguée si tu savais. Je me noie dans l'absurde et feins l'indifférence comme le monde feint d'être heureux sur ce manège obscur. J'avance comme un automate, me vois-tu dans le noir, entre les larmes des chouettes et des arbres ? »

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SEMAINE 40

Cette série est née d'un désir de liberté. Sur cette période de l'année, le Mont Serein n'a plus rien à envier aux plus belles forêts du Canada. Les teintes sont authentiques, la forêt flamboie. Mon corps a beaucoup changé cette année. J'ai été malade dix-huit mois et depuis un an tout pile au moment de cette photo, je n'ai plus de symptômes. Mais depuis, beaucoup de traitements, des empêchements physiques et des douleurs ont fait fondre mes muscles. Je m'occuperai d'eux plus tard dans l'année, mais qu'il est salutaire sur le bois fraîchement tombé, dans un vent glacial, d'observer son corps tel qu'il est, sans le juger et de voir ces années de féminismes porter doucement leur fruit. J'aimerais être une femme libre, et tout du moins, quelques instants au creux des bois, je suis libre.

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SEMAINE 41

Le vent qui arrive n'est pas un vent favorable. Ces photos n'ont duré qu'une demie heure, et pourtant j'ai pris beaucoup de plaisir à les réaliser. Ce biotope est unique dans le secteur. Les peupliers blancs y sont seigneurs, de très hautes herbes graphiques colorent le paysage de blancs, de gris, de bleus. J'ai froid, j'aurai toujours froid maintenant et jusqu'à la fin de l'année. Plus les semaines passent, plus je me transforme. J'apprends, j'étudie, et j'écoute le vent, les oiseaux, les roseaux qui se balancent. Je suis attentive au moindre changement de la Terre et, comme une disciple, je sens couler en moi quelque chose qui m'attire et me perd. Ce que je vois sur mon visage c'est une maturité différente, une expérience autre, c'est la nature en intraveineuse, un sauvage bouleversant, un instinct profond.

« J'ai fermé les yeux et j'ai fait un songe envoyé par les Dieux pour me torturer.
Tout était simple, comme un animal ailé je volais au dessus des cieux,
Mon amour pouvait se multiplier, les règles étaient limpides,
De là-haut toute trace de société s'effaçait, j'ai rêvé d'amour, de lieux sacrés repris par les esprits de la forêt,
Mon pouvoir partait de la terre, remontait jusqu'au coeur, les larmes du monde séchaient, le soleil brûlait mes doutes, l'obsession de mes pensées,
La réponse à toutes les questions s'imposait, l'ego enfin se taisait,
Les mers d'encre devenaient pures à nouveau, je voyais nager les orques dans un tourbillon de liberté,
Et dans un mouvement désespéré, j'ai arraché mes draps, le songe retourne à la poussière,
Demain recommencera comme aujourd'hui, une magie que tu ne m'offriras pas, un accord que je ne passerai pas »

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SEMAINE 42

Cette photo est bien ma préférée de l'année. Techniquement, c'est enfin une réussite. La lumière y est particulièrement favorable, tout y est juste. J'aime ce jeu de texture, l'eau qui coule à gauche semble en total lâcher prise. Je la réalise dans la Drôme avec l'aide de mon fils, un matin sans vent où pourtant l'eau qui tombe sur mon corps me coupe en deux, et pourtant, que je me sens vivante. À la fois, ma posture est choisie, je sais que quelque chose en moi est sur le point de dériver, qu'il se passe quelque chose. Je n'aurai que très peu de prises à faire pour réaliser ce cliché qui me plait tout de suite. Ma vie personnelle se casse à nouveau la gueule mais je ne le vois pas. Mes mots le savent, mes photos le savent.


« La cascade me fait peur, elle hurle sur mon dos la douleur,
Prends-moi vivifiante amie,
Avec toi je peux ouvrir mon cœur sans tomber en folie.
C'était une belle histoire qui se transforme au gré du temps,
En un carnage de tout ce qui nous rend vivant,
Je reste là, ne m'emporte pas, qu'il est facile pour toi d'évoluer sur ce fil-là,
Je suis sous l'eau, n'en abuse pas, il semblerait que mes os sont faits pour se fondre à toi. »

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SEMAINE 43

C'est la Toussaint. Nous embarquons dans notre carrosse pour la région de Die où vit mon amie Julie avec laquelle nous allons passer la journée. Deux photographes, aucun trépied. Pour réaliser cette photo, à l'ancienne, je pose mon appareil sur un petit muret de pierre. Je sens nos cœurs dans des dimensions similaires, temporellement pas exactement au même endroit et pourtant nous nous retrouverons bientôt.
Co-modèle : Julie Sève

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SEMAINE 44

Une fois encore le décor de la rivière m'accueille et m'accompagne. J'ai envie de faire plus de photos sensuelles et cette matinée s'y prête si bien. Pourtant le sol est gelé, les feuilles charriées par le Toulourenc sont recouvertes de givres. J'entre quand même dans l'eau jusqu'au ventre, cette même eau, ce même endroit où j'allais noyer la peine il y a quelques mois au début de l'été. Je me sens prise en étau et soudain mes pieds disparaissent de mon corps. Le froid semble les avoir détachés. Une déesse disait « Plus le corps est entravé, plus l'esprit est libre ». Plus j'ai froid, plus les barrières de mon corps lâchent. Je comprends l'art du total abandon dans la photographie érotique. Je m'amuse et je songe déjà aux après.

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SEMAINE 45

Depuis quelques semaines, les angoisses sont de retour. Le vent n'était pas favorable, il a effectivement tourné. Ma vie personnelle me renverse et me déroute. Alors la nuit, j'ai peur de perdre. De jouer et de devoir abandonner la partie les poches vides. De m'attacher et de voir le sable me couler entre les doigts. L'angoisse familière se crée un chemin et m'asphyxie. Cette angoisse, je la connais depuis toujours. Seuls les grands angoissés, ceux des crises, ceux du cerveau qui périclite, ceux du trou noir peuvent savoir. Et c'est ce trou noir que je vais immortaliser un matin dans un champ aux allures de cartes funéraires. 


« Tu me racontes ce que j'ai peur d'entendre, tu annihile ma pensée, tu creuses le passé, tu peins l'avenir et me chantes ta maladie. Je sens ton odeur fétide alors que tu transformes mon verbe en lames, mes souvenirs en larmes, mes projections en une embarcation pourrie.
Je fuis au volant, il est bien plus de minuit, le soleil se lèvera bientôt sur une autre nuit, faite de toi, toujours assise là qui guettera le moment de fondre dans mes bras. »

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SEMAINE 46

Cette langue de sable n'est pareille à aucune autre. C'est la plage sauvage, le bout du continent, et le besoin de tout laisser derrière moi, de trouver à tout prix de la vie, de me saouler de lumière, de migrateurs, d'appeler le splendide pour qu'il me tire par tous les moyens au-dessus de ce qui se joue au fond de moi. J'installe mon trépied les mains glacées, encore une fois, mon corps bouge seul, le paysage est tellement splendide que je n'ai presque rien à faire si ce n'est d'exorciser. En réalité, il n'y a encore rien à exorciser. J'ai joué, j'ai perdu, j'ai mal et la photo de la semaine passée comme un triomphe de la peur revient dans mon esprit. Pour un photographe, il y a parfois des luttes de lumière, de couleurs, et parfois, il suffit de regarder la mer, il n'y a rien à faire, juste immortaliser ce que la nature sait si bien faire.  


« Alors je suis partie. J'ai vogué, je me suis éloignée, loin de ces souvenirs qui me harcèlent, j'ai pris la route qui mène au bout du continent. Je suis partie là où la rivière embrasse la mer. Là où il n'existe plus de frontière entre la douleur et le temps. »

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SEMAINE 47

Après la Camargue je sais que je n'aurai pas fini d'aller chercher la vie ailleurs, partout, sous chaque montagne, derrière chaque nuage. Je prends ma voiture et avec deux de mes meilleures amies, je pars en Isère sur un coup de tête. Arrivée à 2000m d'altitude, je contemple cette immense neige, ces paysages offerts au photographe comme le plus beau corps serait offert au peintre. Tout est là. Je m'isole et je profite de ce soleil qui se couchera dans une vingtaine de minute. Les températures sont largement négatives. J'enlève tous mes vêtements alors que mes jambes s'enfoncent dans 60 cm de poudreuse. Mon cœur bat plus vite, bonne nouvelle, il bat encore. Ce soleil, cette lumière, je sais que je suis photographe pour des instants comme celui-ci.


« Les lumières du monde vont s'allumer, fêtons la nuit, dansons la natalité,
De ces histoires habitées, nous sommes des héros parmi la poudreuse dorée,
Ceci est mon corps, tourne tourne l'éclat de nos confusions, alors que s'approche la fin des mondes, je porte en moi ton collier d'abandon. »

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SEMAINE 48

La fin d'année approche, je suis un peu en retard. Je traverse des semaines incroyablement difficiles, et d'ailleurs, pendant trois d'entre elles, je ne montrerai plus mon visage sur les clichés. Je sors quelque part près de la source un matin. J'ai eu une petite vision en m'endormant, j'ai rêvé de cette photo. Il fait tellement froid, je sens que c'est une lutte ce matin là. J'observe les traces que les chevreuils ont laissé partout dans la neige et ce rouge gorge qui m'attend sur une branche. J'avais réalisé des photos ici même en fin d'année dernière dans un tout autre esprit, le rouge rouge m'observait déjà. Trouver du réconfort dans la laine, dans l'amour de soi-même.


« Dans mon beau cabinet d'opium,
J'aurais tiré de l'épaisse fumée,
Une lettre d'amour aux accents surannés,
Réveillée au présent entre deux valiums,
Je tire de mon écran cassé,
Mes larmes pleurant les mots du regret. »

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SEMAINE 49

Cette semaine est plus compliquée que les autres, je retourne à la rivière. Le Toulourenc toujours que j'aurai photographié à 6 points différents de son cours cette année. Cet espace est large, ouvert, bien dissimulé après le village de Brantes à l'ombre nord du Ventoux. Ces villages sont des écrins perdus, hormis à la belle saison, personne ne semble jamais venir ici. Je réalise des photos de nu en foulant à nouveau des pierres glacées mais le contexte a perdu son éclat d'octobre pour être remplacé par l'amertume de décembre. Pourtant je sens en moi l'animal. Je choisis de garder ce portrait plutôt que les autres photos plus flatteuses que j'ai réalisées ce jour-là car il est authentique. Authentique aux réflexions que je mènerai en m'asseyant dans le faible soleil plus tard, authentique à un vase bien trop rempli, à une guerre intérieure qui s'est transformée en un charnier sans queue ni tête. À la fois je sens l'animal, la bête qui ne m'a jamais quittée cette année, et pourtant je me sens tellement humaine, traversée de sentiments si forts, de tumultes tellement profonds. Cette photo était un test, je décide de la garder comme une trace.

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SEMAINE 50

J'ai également une vision pour cette photo. J'évalue que le mois de décembre m'a fait prendre plusieurs années et pourtant je me sens prête à nouveau à montrer mon visage. En story je demande aux gens ce qu'ils aimeraient voir pour les dernières photos. Quelqu'un me suggère quelque chose de ce genre. Je me l'imagine bien, j'imagine des fleurs fanées, devant cette branche pétrifiée du givre d'un hiver particulièrement rigoureux, j'imagine mettre en image les poèmes romantiques, les héroïnes qui perdent à la fin, ou simplement là ou j'ai été laissée, au pied du Ventoux, avec le silence et le souvenir dans ma peau de ce que veut dire l'abandon de soi.


« C'est une étoile qui est tombée,
Un train de nuit qui jamais ne semble s'arrêter.
C'est un iceberg à la dérive,
Une nuit qui lentement s'étire,
C'est un vol de nuit sur l'Antarctique,
Un jeu dénué de sens et de tactiques.
C'est une déclaration de guerre,
Un appel désespéré de la Terre. »

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SEMAINE 51

La semaine 51 est la semaine du solstice. Je décide de fabriquer des torches à cette occasion. L'opération se déroule sans encombre mais la température au mont Serein est odieuse. Je ne sens qu'à peine les flammes et les photos ne se déroulent pas comme je le souhaiterais. Je n'ai pas la pleine possession de ma créativité et pourtant le message pour moi est clair. Les torches pour illuminer la nuit, les torches pour trouver le chemin, les torches pour se signaler dans l'obscurité, les torches qui réchauffent les cœurs. La nuit du solstice est une fête de lumière, et la lumière, battante, je la cherche partout. De nature, je la vois dans ce ciel somptueux comme je la vois dans le rire de ceux que j'aime, dans l'amour profond que l'on m'a témoigné ces dernières semaines. On ne reste pas debout par hasard et je sais au fond de moi que je ne cherche pas de torche, je suis une torche. La flamme vacille, mais elle s'alimente également par la préciosité de la vie et ce talent qu'elle peut avoir à nous couvrir de surprises, d'être flamboyants, et de tendresse. La torche dans la neige, c'est l'amour dans le noir.

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SEMAINE 51

Pour cette dernière semaine de l'année, je monte le 24 décembre au-dessus du magnifique village perché de Brantes. Habituellement, au-dessus du village se dresse l'immense face Nord du Ventoux. Aujourd'hui, elle est là bien sûr, mais dissimulée en partie à mes yeux par une merveilleuse brume digne d'un conte noir. Je grimpe sur une ruine, sous mes pieds il y a une centaine de mètres de vide. Je monte encore sur la roche, le vent est tel que l'adrénaline me fait trembler. Je sais que je ne risque rien, si je tombe, ce sera directement sur le rocher et pas dans le vide, mais le vide est pourtant partout autour de moi. L'ambiance est dantesque, ma robe se plaque à ma peau. Je ris. Je ris fort, je ris comme si j'étais folle, je crie, je place mes bras largement ouverts face au Ventoux que je ne vois pas. Regarde-moi, la vie, je suis là. Je suis là, avec toi.

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